LES VIGNES DE MON PERE-
Les vignes sont l'une des premières images qui me viennent à l'esprit lorsque j'évoque mon enfance. Images singulières de vignes particulières, parce que ce sont les images des vignes de mon père qui me reviennent. C'est au milieu des vignes de mon père que j'eus ce contact avec la terre, la terre de Bourgogne, terre rouge-chataigne, granuleuse, rapant un peu les doigts lorsqu'elle est sèche, douce et malléable, pâte à modeler, lorsqu'elle est mouillée, terre accompagnée de cailloux blancs, parfois galets, petits ou parfois trop volumineux pour la main qui était la mienne enfant. C'est au milieu des vignes de mon père que j'eus ce contact avec la plante, ses pieds tortueux, noueux comme l'est un chêne, sarments, tiges ligneuses, marrons puis bourgeons rosé-blanc, feuilles vertes, régulières, fruits blanc-vert et rouge-violet-noir, feuilles douces et fruits collants sur les doigts qui, lorsqu'on déguste, éclatent dans la bouche en nectar sucré, pépins roulant sur la langue, quelques fois sur les dents, craquants, peau dure et croquante. Odeur de sucre, odeur de la plante, odeur de terre se mèlent à l'odeur fraiche des matins, ces premières heures, à l'aube, pendant lesquelles j'accompagnais mon père et travaillais pour lui dans ses parcelles.
Cette plante ne s'offre pas ainsi, pour qu'elle donne ses fruits après une saison, il faut la choyer, la travailler avec attention, tailler, attacher, ébourgeonner, évasiver, palisser, relever, rogner, sinon elle s'étendrait sur plusieurs mètres. La Côte Viticole de Bourgogne n'offrirait pas ce paysage ordonné, peigné, ratissé, sans l'oeuvre, sans la main de l'homme. Le long de cette côte s'égrenne les noms de mon enfance, tout autant de noms qui ouvrent en moi une multitude de souvenirs, Marsannay, Fixin, Gevrey-Chambertin, Morey-Saint-Denis, Chambolle-Musigny, Vougeot, Vosne-Romanée, Nuits-Saint-Georges... après cette capitale des vignes s'ouvrait alors, plus loin, Beaune et sa Côte. Du haut de cette Côte de Nuits, on contemple un superbe paysage immuable, éternel, où le Jura se dévoile et où parfois se montre, et c'est souvent un événement, le Mont Blanc.
Avoir les pieds sur terre, voilà ce que j'ai appris en travaillant avec mon père dans ses vignes. Travailler la terre et cette plante dionysiaque m'a assurèment appris à garder les pieds sur terre et à me garder d'un idéalisme béat. Etre pragmatique, agir avec la réalité, la comprendre telle qu'elle est et non pas la croire telle qu'on voudrait qu'elle soit, cela n'empêche pas l'action et cela n'empêche pas de réaliser ses rêves. Ses rêves qui ont mené en 1969 des hommes à marcher sur la Lune et qui ont mené d'autres hommes, quelques années plus tard, à déposer une étiquette de Nuits-Saint-Georges sur l'astre nocturne. Avoir les pieds sur terre permet de mener des actions efficaces, en cohérence avec la réalité.
Si je pense de cette manière c'est en partie à la terre des vignes de mon père que je le dois, je l'ai appris accroupi et penché sur la terre des vignes.
Prochain rendez-vous, Chronique N°4,
Samedi 11 Février.
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